Le 31 mars 2026, NTT Docomo a éteint deux services le même jour : son réseau 3G FOMA et i-mode. Vingt-sept ans après son lancement, le premier internet mobile commercial de l’histoire a cessé d’exister. L’occasion de revenir sur une filière technique qui a eu près de dix ans d’avance sur le reste du monde, avant de se retrouver enfermée dans sa propre réussite.
1979 : le Japon invente le téléphone cellulaire commercial
Bien avant les keitai, NTT ouvre à Tokyo, en décembre 1979, ce qui est généralement considéré comme le premier réseau cellulaire commercial au monde. Analogique, réservé aux véhicules, hors de prix. En 1985 arrive le Shoulder Phone, un terminal transportable de près de trois kilos que l’on porte en bandoulière. Le premier véritable portable japonais suit deux ans plus tard.
Le tournant se joue en 1993, quand le Japon adopte le PDC (Personal Digital Cellular), son propre standard numérique de deuxième génération. Pendant que l’Europe s’unifie autour du GSM et impose sa carte SIM au reste du monde, l’archipel construit une filière industrielle entière sur une norme qui ne sortira jamais de ses frontières. Cette décision explique une grande partie de ce qui suit.
22 février 1999 : i-mode arrive huit ans avant l’iPhone
DoCoMo lance i-mode le 22 février 1999. Le principe est d’une simplicité redoutable : un bouton dédié sur le clavier ouvre un portail de services accessibles de n’importe où. Consultation de comptes bancaires, réservation de billets, météo, actualités, messagerie, jeux. En 1999.
Techniquement, i-mode repose sur le cHTML, un sous-ensemble allégé de HTML. Pas de tableaux, pas de feuilles de style, pas de polices multiples, affichage monochrome au départ. Le contraste avec le WAP européen est net : là où le WAP impose le WML, un langage à part que peu de développeurs ont eu envie d’apprendre, le cHTML reste assez proche du HTML pour qu’un développeur web se lance dans la journée. C’est probablement la principale raison de l’écart de destin entre les deux technologies.
L’autre différence est économique, et elle est encore plus décisive. DoCoMo facture les services directement sur la note de téléphone, prélève une commission et reverse le reste aux éditeurs. Un système de micropaiement qui fonctionne dès 1999, soit neuf ans avant l’ouverture de l’App Store. Le résultat est spectaculaire : plus de 12 000 sites officiels référencés dans le menu i-mode, et plusieurs dizaines de milliers de sites non officiels accessibles en saisissant directement leur adresse.
L’adoption suit. Le cap des 40 millions d’abonnés est franchi en 2003, le pic est atteint en juillet 2010 avec environ 49 millions d’utilisateurs. Le premier terminal compatible, le F501i, ouvre une décennie de matériel conçu spécifiquement pour ce système. KDDI réplique avec EZweb, J-Phone avec J-Sky.
Détail souvent oublié de ce côté du globe : i-mode a été distribué en France par Bouygues Telecom entre 2002 et 2012. La greffe n’a pas pris. Le service arrivait sur un marché où la data mobile était chère, les terminaux moins bien intégrés, et où le web classique était déjà à portée de main sur un ordinateur.
Ce que le keitai a inventé avant tout le monde
L’écosystème mobile japonais des années 2000 a produit une série d’innovations devenues si banales qu’on en a oublié l’origine.
- Les emoji. Le jeu original, 176 pictogrammes dans une grille de 12 pixels sur 12, a été dessiné en 1999 pour i-mode par Shigetaka Kurita. Il fallait faire tenir une émotion dans une contrainte d’affichage et de bande passante extrêmes. Le Museum of Modern Art de New York a fait entrer ce jeu dans sa collection. Le lot d’origine de DoCoMo a été retiré du service en 2025, mais le principe est devenu une langue mondiale.
- La photo envoyée depuis un téléphone. Le sha-mail de J-Phone, au tournant des années 2000, associe un capteur au terminal et une messagerie capable de transporter l’image. L’usage précède de plusieurs années sa généralisation ailleurs.
- Le QR code. Inventé en 1994 par Denso Wave pour la traçabilité automobile, il doit sa diffusion grand public aux téléphones japonais, qui l’utilisaient pour ouvrir une adresse i-mode sans avoir à la saisir au clavier.
- Le paiement sans contact. Osaifu-Keitai, littéralement le téléphone portefeuille, arrive en 2004 sur la puce FeliCa de Sony. Payer son train, sa supérette et ses distributeurs avec son téléphone était une routine japonaise une décennie avant que le paiement mobile ne devienne un argument commercial en Occident.
- La télévision mobile. Le 1seg diffuse la télévision numérique terrestre sur les terminaux à partir de 2006.
À cette liste s’ajoute une avance sur les réseaux eux-mêmes : DoCoMo ouvre FOMA en octobre 2001, premier réseau 3G commercial au monde.
Le syndrome Galápagos
Les Japonais ont forgé un mot pour décrire ce qui leur est arrivé : garapagosu-ka, la galapagosisation. Une évolution rapide et brillante, mais dans un isolement tel que l’espèce devient inadaptée à tout autre environnement. Les téléphones de cette période sont d’ailleurs rétroactivement appelés gara-kei.
Le diagnostic tient en trois points. Les opérateurs japonais dictaient les spécifications aux fabricants, ce qui a produit des terminaux extraordinairement intégrés et parfaitement incompatibles avec le reste de la planète. Le système était fermé : l’utilisateur n’accédait pas au web, mais à la version du web hébergée et validée par son opérateur. Et la norme radio nationale rendait toute exportation matérielle impossible.
Quand l’iPhone arrive au Japon en 2008 par SoftBank, il apporte exactement ce qui manquait : un navigateur complet, un web sans intermédiaire, et une plateforme d’applications indépendante de l’opérateur. La supériorité technique du keitai sur chaque fonction prise isolément ne pèse plus rien face à l’ouverture. Le déclin sera lent, mais continu.
De la SIM verrouillée à l’eSIM
Deuxième particularité japonaise, qui a duré très longtemps : le verrouillage opérateur. Acheter un téléphone au Japon revenait à acheter un téléphone qui ne fonctionnait qu’avec l’opérateur qui l’avait vendu. Le ministère des Affaires intérieures et des Communications a imposé le déverrouillage à partir de 2015, ouvrant la voie aux MVNO et aux offres dites kakuyasu SIM, les forfaits à bas coût.
Rakuten devient quatrième opérateur de réseau en 2020 et tire les prix vers le bas. Les offres souscrites en ligne se multiplient. L’eSIM, arrivée tardivement dans l’archipel au regard de son adoption mondiale, se généralise ensuite très rapidement chez tous les opérateurs.
Il y a une ironie dans cette séquence. Le pays qui avait rendu ses terminaux inutilisables ailleurs, et les terminaux étrangers inutilisables chez lui, est aujourd’hui l’un des plus simples à connecter quand on y débarque. Plus de comptoir à trouver à l’aéroport, plus de formulaire à remplir en japonais, plus de carte physique à échanger. C’est le principe des offres d’eSIM au Japon conçues pour les voyageurs : le profil est téléchargé avant le départ, la ligne s’active à la première accroche du réseau local, et l’ensemble s’appuie sur les infrastructures existantes sans ouvrir de contrat au Japon. Un scénario impensable à l’époque du PDC.
31 mars 2026 : l’extinction
Le 31 mars 2026, DoCoMo a coupé FOMA et i-mode le même jour. La décision avait été annoncée en 2019, l’opérateur invoquant l’érosion du parc d’abonnés et la réaffectation de ses moyens vers la 5G. Il restait alors quelques millions d’utilisateurs, souvent âgés, attachés à un terminal simple et à des services qu’ils utilisaient depuis vingt ans.
Ce qui disparaît ce jour-là n’est pas seulement un protocole. C’est le dernier morceau opérationnel d’une architecture dans laquelle un opérateur contrôlait le terminal, le réseau, le portail, le catalogue de services et la facturation. Un modèle intégré verticalement, à l’exact opposé de celui qui a fini par s’imposer.
Ce qu’il en reste
L’héritage est plus large qu’on ne le croit. Le micropaiement adossé à la facture opérateur, la commission prélevée sur les services tiers, le code-barres qui ouvre une page, le téléphone qui sert de titre de transport et de moyen de paiement, et bien sûr les emoji : tout cela a été industrialisé au Japon avant d’être réinventé ailleurs sous d’autres noms.
i-mode n’a pas échoué techniquement. Il a échoué à sortir de son île. C’est probablement la leçon la plus durable de cette histoire : en informatique, une avance qui ne s’exporte pas finit toujours par se retourner en handicap.