En juin 2025, une nouvelle date s’est inscrite dans l’histoire technologique. IBM a dévoilé la version la plus ambitieuse de sa feuille de route quantique (Quantum Roadmap), promettant de livrer, à Poughkeepsie, dans l’État de New York, l’IBM Quantum Starling.
Ce système pourra exécuter 100 millions de portes quantiques sur 200 qubits logiques, soit vingt‑mille fois plus d’opérations que les processeurs actuels. Parmi les spécialistes français, l’annonce a suscité un réel enthousiasme.
Starling inaugure la phase où les ordinateurs quantiques cessent d’être de simples démonstrations scientifiques pour s’attaquer à des tâches industrielles, pharmaceutiques et de défense qui mettent aujourd’hui en échec les supercalculateurs classiques. La nouveauté tombe alors même que la France intensifie ses propres investissements.
Depuis 2021, le Plan Quantique consacre 1,8 milliard d’euros à la recherche, aux infrastructures et aux start‑up. Des données mises à jour en mars 2025 montrent que plus de 80 projets ont déjà été financés, mobilisant 1,065 milliard d’euros de fonds publics. L’objectif est d’atteindre entre 100 et 200 qubits logiques d’ici la fin de la décennie.
Le saut quantique de 2025 : pourquoi est‑ce important ?
À première vue, la distance entre un laboratoire new‑yorkais et l’écosystème d’innovation français peut sembler grande. Mais 2025 marque le point d’inflexion où la correction d’erreurs quantiques à grande échelle cesse d’être un concept théorique pour devenir un véritable cahier des charges, comparable au passage du PC de loisir au PC commercial dans les années 1980.
Dans ce contexte, les investisseurs européens commencent à se demander quelle crypto a acheter face à un avenir où des algorithmes quantiques pourraient casser des clés RSA en quelques heures. La question n’a rien de purement spéculatif.
Sur le plan industriel, IBM affirme que Starling pourra représenter un état quantique dont la description exigerait la mémoire de plus d’un quintillion de supercalculateurs classiques, une image destinée à illustrer le saut attendu en capacité de simulation moléculaire et d’optimisation logistique.
Cet horizon rejoint directement les avancées « made in France ». Pasqal, fondée par le prix Nobel de physique Alain Aspect, a franchi en juin 2024 le seuil symbolique de 1 110 atomes‑qubits capturés dans un seul piège, étape clé pour démontrer l’avantage quantique sur des problèmes concrets.
De son côté, la société photonique Quandela installera en 2025, au centre de calcul Joliot‑Curie (TGCC), Lucy, une unité de traitement quantique (QPU) de 12 qubits couplée à des clusters classiques et mise à disposition des chercheurs européens via le programme EuroQCS‑France.
Autrement dit, lorsque Starling sera opérationnel, la France disposera déjà d’un vivier local de talents et de plateformes pour tester des applications hybrides, indispensables dans la transition vers l’informatique quantique tolérante aux pannes.
Feuille de route IBM jusqu’en 2029
Pour atteindre Starling, IBM a tracé une feuille de route annuelle de processeurs et d’interconnexions, tous baptisés d’après des oiseaux. Dès 2025, l’IBM Quantum Loon introduira une connectivité étendue à l’intérieur de la puce, préparant le terrain pour coder des qubits logiques avec les codes Bicycle bivariés.
En 2026, Kookaburra ajoutera des unités de traitement logique (LPU) qui exécuteront des portes Clifford directement sur le code [[144, 12, 12]]. L’année 2027 sera réservée à Cockatoo, premier module à démontrer un entrelacement fiable entre puces via des l‑couplers.
L’étape finale interviendra en 2028, lorsque Starling devra orchestrer l’injection de magic states entre plusieurs modules, culminant avec la version commerciale de 2029, capable de 100 millions de portes sur 200 qubits logiques.
Ce calendrier impressionne car il introduit une métrique inédite, 200 qubits logiques correspondent à environ 10 000 qubits physiques dans le schéma Bicycle, soit dix fois moins que le Surface Code classique pour le même taux d’erreur toléré.
La réduction hardware se traduit par des économies d’énergie et d’espace en centre de données, un point crucial pour les entreprises européennes qui prévoient d’intégrer des accélérateurs quantiques à leurs clusters HPC actuels.
Avec Poughkeepsie à 5 907 kilomètres de Paris, la latence du cloud quantique reste un sujet de débat, mais une filiale à Ehningen, en Allemagne, pourrait tester des liaisons en fibre optique directes pour les clients de l’Union européenne. De quoi avantager les laboratoires français axés sur l’IA générative et la cryptographie post‑quantique.
L’architecture « Bicycle » et la correction d’erreurs
Quand on parle d’informatique quantique, le bruit reste le caillou dans la chaussure. L’énergie micro‑onde qui contrôle les qubits supraconducteurs provoque des défaillances en moins d’une milliseconde.
IBM affirme avoir trouvé un antidote élégant en combinant des codes LDPC quantiques (Low‑Density Parity Check) à une architecture modulaire baptisée Bicycle bivarié. Ce code, décrit en détail dans l’article Tour de Gross publié en juin 2025, encode 12 qubits logiques dans 144 qubits de données et 144 qubits de syndrome.
On obtient ainsi 288 qubits physiques. Pour atteindre la même probabilité d’erreur, le Surface Code classique exigerait presque dix fois plus de qubits. Le secret réside dans la connectivité étendue.
Alors que le Surface Code ne travaille qu’avec des voisins immédiats sur une grille bidimensionnelle, Bicycle autorise des connexions à longue distance à l’intérieur de la puce et entre puces, de sorte que les erreurs deviennent statistiquement indépendantes. Cette toile de liaisons réduit le nombre de vérifications nécessaires et, partant, le nombre total de qubits physiques qui « protègent » le qubit logique.
Le magazine français SciencePost résume bien la situation en expliquant que, grâce aux nouveaux codes LDPC, chaque qubit logique peut désormais être protégé par un nombre bien plus faible de qubits physiques, ce qui ouvre la voie à des architectures utiles avant 2030.
Pour que la théorie devienne pratique, il faut décoder les syndromes d’erreur en temps réel, ce qui est impossible en s’appuyant sur des supercalculateurs externes. IBM a donc présenté Relay‑BP, un décodeur heuristique qui s’exécute sur FPGA ou ASIC et qui, selon des tests internes, est jusqu’à dix fois plus rapide que les algorithmes de référence.
Le choix d’intégrer le décodeur directement dans le hardware résout deux problèmes. Il élimine la latence entre le système quantique et la “salle des machines” classique et réduit la consommation énergétique du centre de données.
L’impact de ce choix se lit dans les chiffres. Chaque qubit logique devrait présenter un taux d’erreur résiduel inférieur à la moyenne par porte, ce qui autorise des séquences de 100 millions d’opérations avec une fidélité acceptable. C’est ce niveau qui fixe l’objectif des 200 qubits logiques du Quantum Starling, prévu pour 2029.
Si l’on considère le seuil français de 50 qubits logiques comme ligne de démarcation pour les applications industrielles, Starling dépasse quatre fois cette barre et légitime le passage à des problèmes de chimie quantique et d’optimisation des réseaux de transport urbain, priorités du Plan Quantique.
Hardware modulaire : LPUs, adaptateurs et magic‑state factories
L’architecture de code ne suffit pas. Il faut un « squelette » hardware respectant les contraintes topologiques des LDPC. Le premier bloc, l’unité de traitement logique (LPU), regroupe mémoire et logique dans un même module supraconducteur, ce qui permet d’exécuter les portes Clifford en interne, sans passer par des trajets longs qui ajouteraient du bruit.
Pour relier les LPUs, entrent en scène les coupleurs L et coupleurs C. Le coupleur L fait le pont entre puces voisines dans le même cryostat, tandis que le coupleur C connecte des qubits éloignés à la surface de la puce.
Le processeur IBM Quantum Loon, prévu pour le second semestre 2025, sera le premier à intégrer des C‑couplers en topologie carrée, étendant chaque qubit physique à quatre voisins directs. Cette connectivité est une condition sine qua non pour que les vérificateurs LDPC « voient » les erreurs dispersées dans le circuit.
Mais un ordinateur universel exige plus que des portes Clifford, il lui faut une porte non‑Clifford, en général la T‑gate. L’exécuter directement dans le hardware est coûteux et lent. La solution éprouvée consiste à préparer un état spécial, le magic state, puis à l' »injecter » dans le circuit.
Starling réservera des modules dédiés à la distillation de ces magic states, un processus qui mobilise des milliers de qubits physiques mais se rentabilise en tournant en parallèle avec les LPUs.
La colle qui unit l’ensemble est l’adaptateur universel, une couche intermédiaire routant les qubits logiques entre mémoire, LPU et usine de magic states sans sacrifier la cohérence. L’adaptateur s’appuie sur la même toile de coupleurs L utilisée pour disperser les erreurs, la convertissant en autoroutes quantiques à faible perte.
Il convient de noter que toute cette infrastructure reste invisible pour le programmeur. L’API Qiskit Runtime masque les détails de routage et de suivi d’erreur, offrant une syntaxe proche du Python classique.
L’écosystème français en 2025
La stratégie visant à faire de la France un pôle quantique a pris forme en janvier 2021, lorsque l’Élysée a lancé le Plan Quantique, doté de 1,8 milliard d’euros de financements publics‑privés sur cinq ans, avec l’objectif déclaré de former 5 000 talents et de créer 16 000 emplois directs d’ici 2030.
Quatre ans plus tard, plus de quatre‑vingts projets ont déjà été contractualisés, selon les bilans officiels présentés aux comités de pilotage trimestriels. Cet effort de l’État trouve un écho dans les capitaux étrangers. Le Sommet « Choose France », organisé à Versailles en mai 2025, a enregistré 40,8 milliards d’euros de nouveaux engagements d’investissement.
Côté infrastructures, le consortium EuroQCS‑France confirme pour fin 2025 l’installation de Lucy, un processeur photonique de 12 qubits signé Quandela, au centre de calcul TGCC, déjà relié au supercalculateur Joliot‑Curie, ouvrant ainsi la première plateforme hybride HPC‑QC accessible aux chercheurs européens.
Opportunités de carrière et d’affaires en France
Au fur et à mesure que le hardware mûrit, la demande de spécialistes explose. Le dossier gouvernemental du Plan Quantique anticipe 16 000 postes directs d’ici 2030 dans l’ingénierie cryogénique, les micro‑ondes, le firmware de contrôle et le logiciel indépendant du type de qubit.
Sur le front entrepreneurial, Bpifrance a lancé en mars l’Appel à projets « Eureka – Technologies Quantiques Appliquées« , d’une durée maximale de 36 mois, privilégiant les applications en simulation moléculaire, cybersécurité post‑quantique et optimisation de réseaux.
Les entreprises déjà établies, pour leur part, renforcent leurs équipes hybrides HPC‑QC, reflet d’un marché qui exige désormais des profils à l’aise aussi bien en Python qu’en Qiskit Runtime.
Les cabinets de recrutement estiment que les ingénieurs en contrôle quantique débutants perçoivent des salaires d’entrée supérieurs à 55 000 euros par an, dépassant 80 000 euros pour les profils titulaires d’un doctorat et expérimentés en FPGA.