Comment s’est-elle développé l’informatique en France ?

Une vue d’ensemble de l’histoire de l’informatique électronique en France peut être basée sur quatre grandes dates, chacune d’elles étant un tournant pour la plupart des organisations, entreprises et personnes concernées à l’époque et même aujourd’hui.

Les tous premiers pas de l’informatique en France

Notre histoire commence en 1947-1948. En 1947, le CNRS (Centre National de la Recherche Scientifique) conclut un contrat avec la société Logabax pour la construction de la machine de Couffignal, la première calculatrice numérique électronique conçue en France. À l’hiver 1947-1948, François-H. Raymond a créé la SEA (Société d’Electronique et d’Automatisme). Parallèlement, à l’Université de Grenoble, Jean Kuntzmann a commencé des cours d’analyse appliquée et un bureau informatique équipé de calculatrices de bureau a été créé. En 1948, la direction de la Compagnie des Machines Bull décide d’investir dans l’électronique. On peut également mentionner que la même année, la « Compagnie Electra-Comptable » a embauché son 1 000ᵉ employé et a changé de nom : elle est devenue IBM France.

L’étape suivante eut lieu en 1955-1957 : la France entra dans l’ère de l’ordinateur. Les premières machines ont été installées en 1955 par la SEA dans des organisations liées à la défense, puis très bientôt dans des entreprises commerciales. Parallèlement, le CNRS acquiert un Elliott 402 et les premiers spécialistes de l’informatique électronique sont nommés dans ces comités. En 1956, Bull commercialise son Gamma ET et décide de développer le Gamma 60 ; l’IBM 650 (pour lequel le mot « ordinateur » a été inventé) est arrivé en France, bientôt suivi par l’IBM 704. En 1957, les universités de Grenoble, Toulouse et Paris ont été équipées de ces machines et ont commencé l’enseignement et la recherche en informatique. Ces événements techniques et économiques ont également leur côté « sociologique » : en 1955, la France ne compte que quelques informaticiens ; deux ans plus tard, un groupe professionnel était en plein essor, avec ses associations (AFCAL, AFRA), sa machine publicitaire et ses revues.

Les années 60 : l’informatique devient un stratégique pour l’État français

Au milieu des années 60, la situation avait radicalement changé. Depuis 1964, Bull était contrôlé par la société américaine General Electric. IBM France (10 000 salariés), avec le succès des séries 1400 et 360, a attiré l’attention et l’inquiétude. L’écart technologique et le défi américain étaient les mots d’ordre du jour. Parallèlement, les professionnels de l’informatique français avaient créé leur propre lobby informatique, particulièrement actif à la DGRST (Délégation Générale à la Recherche Scientifique et Technique) et au Commissariat Général au Plan.

Ce lobby s’est mis au travail pour obtenir l’implication d-u gouvernement à grande échelle pour favoriser le développement de l’industrie informatique française. En 1966, F. H. Raymond rencontre le général De Gaulle et lui explique les problèmes et les enjeux. À la fin de la même année, le « Plan Calcul » est lancé : trois sociétés (SEA, CAE et ANALAC) fusionnent pour former la Compagnie Internationale pour l’Informatique (CID) ; et un institut de recherche spécialisé, l’Institut de Recherche en Informatique et Automatique (IRIA) a été créée. Par ailleurs, les premiers masters en informatique et les premières thèses de doctorat sont apparus dans les universités.

Au milieu des années 70, le paysage a de nouveau changé. Bull (aujourd’hui Honeywell-Bull) a absorbé le CII et a entamé une phase de concentration industrielle. Cela a mis fin au « Plan Calcul » dans sa forme originale. Cette période est également celle où les pionniers de la première génération se retirent de la scène.

Ce résumé n’a d’autre objectif que de fournir une chronologie approximative et quelques-uns des principaux jalons. Comme toutes les chronologies, elle est quelque peu arbitraire et omet des faits importants. Par exemple, un événement majeur en 1963 a été le lancement par la DGRST d’une « action concertée » pour les calculs électroniques, visant à financer des projets de recherche industriels et académiques communs. Aussi, outre les aléas politiques et les manœuvres des grands industriels, des éditeurs de logiciels prospères se sont développés depuis la fin des années 1950 (SEMA a été créée en 1958, SESA en 1964, SLIGOS en 1972, etc.).

Les enjeux du développement de l’informatique en France

On voudrait maintenant mettre en évidence plusieurs caractéristiques majeures de l’histoire de l’informatique en France. Le premier concerne les différents revers, dont la résistance à l’innovation, qui ont joué leur rôle dans cette histoire. Un large fossé existe dans le système d’enseignement supérieur français, entre les universités et les « grandes écoles ». Traditionnellement, les diplômés universitaires sont devenus des enseignants, des chercheurs, des avocats ou des fonctionnaires. Les universités françaises ne produisaient pas d’ingénieurs jusqu’à la fin des années 1960. Les ingénieurs venaient des « Écoles » comme Polytechnique ou Centrale, où ils ont passé quatre ans à être bourrés de connaissances. Ensuite, ils sont entrés dans l’industrie ou dans l’armée où, après quelques années consacrées à l’ingénierie de base, ils sont généralement passés à des postes plus gratifiants dans la vente ou la gestion. Les ingénieurs n’avaient pas de doctorat, ils faisaient peu d’enseignement et encore moins de recherche ; la plupart des diplômés universitaires et postuniversitaires ne travaillaient pas dans l’industrie, qui était considérée comme bien en deçà des idéaux de la science pure. Les personnes appartenant à ces deux communautés n’avaient pratiquement aucun contact, parlaient des jargons professionnels différents et suivaient des schémas de carrière différents.

Même au sein des sphères gouvernementales, les ingénieurs militaires avaient leurs propres laboratoires et ne collaboraient pas étroitement avec les universitaires. Cette situation existe encore sous de nombreux aspects importants, mais elle a évolué. « L’informatique » a joué un rôle dans cette évolution. L’émergence de cette nouvelle activité a brisé les frontières traditionnelles entre institutions et communautés professionnelles. Cela devait arriver, car les informaticiens étaient si peu nombreux, jusqu’au milieu des années 1960, qu’il leur fallait se rencontrer et observer une certaine « solidarité ». Ainsi, des ingénieurs militaires et industriels sont allés enseigner la programmation et l’architecture informatique dans les universités ; et l’industrie était heureuse d’embaucher des diplômés universitaires, car les programmeurs étaient une ressource rare.

Les entraves au développement de l’informatique en France

Connaître ce contexte permet de comprendre certains des problèmes de l’émergence de l’informatique en France. La plupart des universités n’avaient pas (et ne voulaient pas avoir) de département d’ingénierie électrique ; et la plupart des chercheurs universitaires, en particulier en mathématiques, jugeaient les activités informatiques bien en deçà de leur dignité ; l’expression « informatique » était inacceptable dans les termes jusque dans les années 1970 ! Ajoutons que l’échec de Couffignal en 1951 n’a pas contribué à changer cette attitude. Décrivant la situation aux États-Unis, Nancy Stern rapporte : « Puisque de nombreux mathématiciens purs ont un dégoût intrinsèque pour tout ce qui est de nature computationnelle, von Neumann, lui-même un mathématicien pur et prestigieux, a accordé une énorme crédibilité à cette utilisation des ordinateurs ». En France, aucun mathématicien prestigieux n’a joué un rôle similaire avant les années 1960. Le scientifique qui aurait pu le faire, Léon Brillouin, s’est installé en Amérique vers 1948 !

Du côté industriel, très peu de gens ont vu un intérêt à tirer profit de la recherche universitaire. Une des raisons majeures des problèmes rencontrés par le Gamma 60 était le manque de contacts entre les ingénieurs Bull et les mathématiciens qui, dans certaines universités et au CNRS, s’étaient spécialisés dans les langages de programmation et de calcul. Seule une entreprise à la culture innovante comme IBM France aurait pu avoir l’idée, en 1954, d’organiser un fonds informatique-recherche géré par des universitaires comme le doyen de la faculté de Toulouse, E. Durand et Maurice Wilkes. La petite société SEA, dirigée par F. H. Raymond, qui était à la fois ingénieur et docteur en physique, était une exception. Certes, cet écart entre science et industrie, entre recherche pure et appliquée, entre disciplines différentes, existe partout et est inhérent à ces activités, du fait de la spécialisation croissante des sciences et des technologies, mais à des degrés divers. En France, il a été exagéré par des facteurs culturels et politiques particulièrement français.

Quelles sont les raisons derrière les années de retard dans l’informatique en France ?

La Seconde Guerre mondiale a également joué un rôle crucial dans l’histoire de l’informatique en France. En Grande-Bretagne et en Amérique, de grands projets de défense comme les machines à déchiffrer et l’ENIAC ont réuni des experts de tous les domaines et de toutes les disciplines, qui ont ensuite partagé des objectifs et des parcours communs. Pendant ce temps, dans la France occupée par les nazis, la principale obsession de la plupart des gens était de survivre ; ceux qui ont continué à se battre l’ont fait avec les moyens les plus grossiers, non avec les technologies les plus avancées. L’article de J. Vernay décrit bien comment le souci des IBMers français était de trouver du papier approprié pour les cartes perforées et de cannibaliser des pièces de grandes tabulatrices pour en faire de petites qui pourraient fonctionner. La guerre, provoquant des pénuries de toutes sortes, de lourdes pertes et un isolement des principaux courants scientifiques, peut expliquer plusieurs années de retard dans le domaine de l’informatique.

Mais la guerre n’explique pas entièrement pourquoi la France n’a eu ses premiers ordinateurs qu’en 1955, six ans après la Grande-Bretagne. La défaite de 1940 a frappé un pays déjà affaibli. L’isolement de la plupart des chercheurs français des influences étrangères, l’absence de travail d’équipe dans la tradition universitaire, ainsi que le sous-développement de la recherche dans les entreprises, étaient des caractéristiques d’une France d’avant-guerre où ni l’activité industrielle ni les innovations n’étaient pas très appréciées.

Par conséquent, l’histoire de l’informatique en France est avant tout celle d’un transfert de technologie et de connaissances. En 1946, Goldstine reçut la visite à Philadelphie d’un « très bon ingénieur », F. H. Raymond. Ce dernier, qui fut certainement le premier ingénieur français à lire la Discussion préliminaire sur la conception logique d’un instrument de calcul électronique, revient à Paris et crée un an plus tard la Société d’électronique et d’automatisme. Cette équipe, certainement la plus avancée de France jusqu’à sa disparition au milieu des années 1960, devait beaucoup aux transferts de technologie et de connaissances. Mais, comme le souligne Bill Aspray, dans les années 1950, le transfert avait tendance à être de moins en moins de connaissances scientifiques libres, et de plus en plus de technologies basées sur l’industrie.

Néanmoins, c’est grâce à la France que l’informatique existe !

Enfin, l’Histoire de l’informatique en France est aussi l’histoire d’innovations originales et d’un schéma de développement particulier. Depuis 1945, de nombreuses inventions et idées ont vu le jour en France et ont contribué à la construction d’une nouvelle industrie – pour n’en citer que quelques-unes : SEA a produit des solutions et des concepts très créatifs comme la mémoire virtuelle, et a conçu un traitement de texte (« projet BBR »), dès le milieu des années 1950. Bull’s Gamma 3 (1952), une calculatrice basée sur des diodes au germanium, était un best-seller ; il a été suivi par le Gamma 60 (1960), avec une architecture parallèle avancée. En 1972, F. Gernelle, ingénieur dans la petite entreprise R2E, a construit un ordinateur de contrôle de processus autour d’un microprocesseur Intel 8008 ; le « Micra1 N », commercialisé en 1973, a été le premier micro-ordinateur au monde.

Du côté des logiciels, le succès des entreprises françaises de « logiciels et services » tient en grande partie à la qualité de l’enseignement en mathématiques, de l’école primaire à l’enseignement supérieur. « L’école française » de mathématiques repose sur une tradition très solide, qui remonte (à travers des institutions telles que Polytechnique et École Normale Supérieure) non seulement à « Bourbaki », mais à des figures comme Fourier, Laplace et les trois grands mathématiciens français du XVIIe siècle : Pascal, Fermat et Descartes. Après tout, la notion d’analyse algorithmique d’un problème se retrouve dans le « second principe » de la méthode énoncée par Descartes dans ses Discours de la Méthode – un best-seller philosophique, qui a joué un rôle majeur dans le façonnement de la mentalité française.